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[PORTRAIT D'APPRENTI] Mohamed Traoré, une énergie empreinte de courage et de volonté

 

Mohamed Traoré a 20 ans. Il est en terminale BAC Pro électricité et réalise son apprentissage à la SNCF. S’il en est là aujourd’hui, Mohammed le doit à à son courage, sa ténacité et sa volonté. Il a quitté sa terre natale le Mali, à l’âge de 14 ans, pour réussir et offrir une vie meilleure à sa famille.

Tout quitter pour l’inconnu

Un matin de décembre 2010, je me suis décidé et j’ai pris ma valise. J’ai fui la maison sans en parler à mes parents car je savais qu’ils auraient tout fait pour m’en empêcher.

Mohamed, comme une trentaine d’autres personnes, est chargé et entassé dans une camionnette Toyota. Direction l’Algérie. Si le trajet ne dure qu’une journée pour atteindre la frontière algérienne, il est éprouvant tant les conditions à l’intérieur sont inhumaines.

Nous étions tellement serrés, assis les uns sur les autres, écrasés durant le voyage. Je ne pouvais plus marcher tellement mes membres étaient ankylosés. Le passeur avait fait son travail. Il nous déposait et après, l’inconnu, « débrouille-toi ! »

C’est à ce moment que Mohamed prend conscience de ce qu’il a fait. Il doit pourtant affronter les conséquences de sa décision. Il ne peut plus retourner en arrière. Muni d’un faux passeport lui donnant l’âge de vingt ans, il se met en quête d’un chauffeur de taxi pour le conduire en Lybie. Il sait grâce à des connaissances qu’il pourra y trouver du travail et ainsi envoyer de l’argent à sa famille.

Le premier taximan que j’ai payé pour me conduire en Lybie est parti avec mon argent. J’ai dû en attendant, vivre et dormir durant quelques jours dans une cave pourrie. Quand j’en ai trouvé un plus honnête, qui a accepté de m’y conduire, je me suis dit lorsque je suis arrivé en janvier 2011 à Tripoli, que les ennuis étaient finis. Mais ils ne faisaient que commencer...

 

Rester en vie coûte que coûte

En Lybie, pas un seul jour ne passe sans que Mohamed ne redoute d’être arrêté et conduit dans les sinistres prisons libyennes. Cela suppose de subir sans mot dire (et sans maudire...) les humiliations et autres rackets lorsqu’il rentre du travail.

-bas, tu n’as pas le choix. Tu dois obéir. Si tu tombes sur des gamins de dix ans qui t’arrêtent et te demandent de leur donner ton portable par exemple, il vaut mieux accepter car sinon, ils sortent les couteaux et les grands les regardent. Si tu as le malheur de les toucher, leurs aînés et leurs parents n’attendent que ça pour s’en prendre à toi et te tomber dessus. Après, c’est la police et la prison.

Au bout d’un mois, Mohamed trouve néanmoins un emploi et durant quatre mois, travaille dans les champs pour un agriculteur. La guerre en Lybie en mars 2011 va toutefois changer ses projets.

Un jour on nous a arrêtés ; on était plusieurs et le policier a compté jusqu’à dix et a tiré sur la dixième personne. Une autre fois, j’allais acheter du pain et dans la rue il y avait un homme allongé sur le sol ; il avait été poignardé dans la nuit et il avait l’intestin à l’air. C’était le quotidien. J’en avais trop vu pour rester ; c’était très dangereux même si après cela, je n’avais plus peur. Je choisissais de rester en vie. Ma seule porte de sortie était l’Italie. J’ai donc décidé de prendre un bateau gonflable.

400 personnes de toutes nationalités (Lybie, Algérie, Mali, Guinée) des femmes, des enfants, s’entassent sur une embarcation fragilisée et inadaptée pour conduire tous ces gens qui fuient la guerre, la misère, la mort. Deux jours sans s’alimenter, sans boire, ont raison de la volonté de Mohamed qui à bout de forces, s’évanouit.

Jai cru mourir ; je ne supportais pas l’odeur de la mer. J’ai vomi. Quand je me suis réveillé, j’étais dans un lit, à l’hôpital dans lequel je suis resté quelques jours. Dès que j’ai été remis, on m’a conduit dans un camp à Lampedusa où je suis resté pendant quelques mois. Puis, on a été transférés à Naples.

De cette période, Mohamed, pudique ne parle pas. Mais les non-dits sont parfois plus lourds que des mots. Tourné vers l’action, vers la vie et l’espoir, il préfère parler de la chance qu’il a eu de tomber dans sa famille d’accueil italienne, chez laquelle il restera près d’une année. Même si personne ne peut remplacer ses parents, il s’y est senti chez lui, n’a jamais été maltraité. Elle est toujours dans son cœur et il continue de garder des contacts avec elle. Mais Mohamed ne se plait pas vraiment en Italie. Il n’a pas la vie qu’il souhaite. Ses papiers sont en règle, mais il ne peut travailler et sans emploi, pas d’argent pour aider sa famille. Cette obsession le taraude et ses nuits sont souvent hantées par le visage de sa mère qui lui manque terriblement. Même s’il l’a contactée depuis son départ, il sent bien qu’elle est triste et qu’elle s’inquiète pour lui. Cette situation lui pèse et comme à chaque fois, un matin en se réveillant, il prend sa décision.

Jai décidé de partir. Depuis des semaines, j’économisais l’argent de poche que me donnait ma famille daccueil. Je voulais aller en France parce que je savais que je vivrais mieux. Mais j’ai été arrêté à la frontière par la police française.   On m’a placé à nouveau dans une famille d’accueil en Italie dans laquelle je devais rester jusqu’à ma majorité. Un Pakistanais qui était dans la même famille que moi, m’a dit que je pouvais retenter le passage de la frontière le dimanche car il y avait moins de contrôles. C’est ce que j’ai fait.

 

La France, pour un nouveau départ

Mohamed arrive à Paris, gare de Lyon. Son étonnement est à la mesure du périple qu’il vient d’effectuer. J’étais impressionné. Par la foule. Tout le monde courait partout, dans tous les sens. Personne ne se regardait, ne se voyait. Je me disais alors que la galère allait recommencer, quand des policiers m’ont demandé ce que je cherchais. Je leur expliquais que je venais d’arriver, que je n’avais pas de famille et que j’avais faim. Je leur ai donné mon extrait de naissance que je gardais sur moi. L’un d’entre eux m’a donné 10 € et ils m’ont conduit à l’association France Terre d’Asile.

Mohamed est hébergé durant une semaine dans un hôtel le temps que le juge des enfants statue sur sa situation. Il est ensuite conduit dans un foyer à Noisy le Sec, dans lequel il va rester six mois. Il reprend une scolarité et réapprend à vivre sans la peur au ventre, et dans des conditions sécurisantes. Mais Mohamed ne se fait pas à la vie parisienne et demande à son éducatrice s’il serait possible de trouver un foyer en province.  Elle lui propose une semaine plus tard d’en rejoindre un en Dordogne.

Je lui ai dit que pour prendre ma décision j’avais besoin de m’y rendre pour voir. Nous avons donc pris le TGV et sommes venus visiter le foyer de la Beauronne à Périgueux. Ça me convenait ; j’étais prêt à partir pour une nouvelle vie. Je suis donc venu vivre à Périgueux en 2013. J’ai repris les études au lycée Léonard de Vinci, j’ai passé mon diplôme d’études en langue française (DELF) et j’ai fait grâce au pôle relais insertion, des stages en entreprise. Un jour, j’ai vu sur mon ordi une annonce du Conseil Régional qui indiquait qu’il y avait un recrutement d’apprentis en électricité pour préparer un CAP. Je me suis inscrit et après un entretien à Bordeaux, j’ai été retenu et je suis allé travailler au lycée à Ribérac en alternance avec le CFA de Boulazac durant deux ans.

Mais Mohamed ne s’arrête pas là. À présent que la chance a l’air d’être de son côté, il veut aller plus loin. Il apprend que la SNCF cherche des apprentis en BAC Pro. Sa candidature est retenue ainsi que 19 autres jeunes. L’entretien  qui va finaliser  son embauche,  se passe au mieux et il est recruté. Il va désormais travailler à la rénovation de voitures et à la réparation de pièces de matériel électrique.

 

« Mes profs au CFA de Boulazac, ma seconde famille »

Voilà bientôt quatre ans que Mohamed est au CFA des métiers de Boulazac et il y est heureux.

Je me sens ici dans mon cœur comme chez moi. Je suis entouré et mes profs prennent soin de moi. Je ne sais pas comment je pourrai remercier. J’ai passé des moments difficiles, ma mère a été malade et j’ai failli la perdre ; je voulais tout arrêter mais il y a des gens ici qui pensaient que j’étais capable et qui s’inquiétaient pour moi. Mes profs m’appelaient régulièrement pour s’assurer que tout allait bien. Ils sont comme ma seconde famille. Je resterai toujours en contact avec eux.

Les épreuves traversées par Mohamed lui permettent de mesurer la chance qui est la sienne aujourd’hui.

Quand je vois des jeunes français dans la rue qui ne font rien, je me dis que ce n’est pas possible. Les enfants français ont de la chance de pouvoir aller à l’école. Ils ont la vie devant eux et ils peuvent réussir avec du courage et de la volonté. Quand on travaille dur, un jour on a droit au bonheur. Au Mali, en province, l’école est payante jusqu’en 6è et après la terminale. Les conditions ne sont pas les mêmes qu’ici. On est jusqu’à 400 dans une grande salle, entassés sur des bancs. Ceux qui sont devant peuvent suivre mais pas les autres qui sont derrière. Les profs ont le droit de nous frapper. Si on ne vient pas en

cours par exemple parce qu’on est malade, ils nous frappent. De toute façon, quand on a un diplôme, on ne trouve pas de travail. C’est surtout le piston et la corruption qui en donnent.

Tout cela est désormais derrière lui. Mohamed est durablement tourné vers l’avenir. Sa vie lui convient et il espère obtenir un CDI à la SNCF. Fidèle à la promesse qu’il s’était faite, il envoie 300€ tous les mois à ses parents, et envisage de revenir au Mali car sa famille lui manque mais seulement pour des vacances. Sa vie est ici désormais.

 

Interview : Christine Ribeyreix

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